Entre trahison et gloire, l'empereur a laissé un héritage complexe sur son île natale. Un débat qui anime toujours les escales à Ajaccio.
Impossible de parler de la Corse sans évoquer son enfant le plus illustre : Napoléon Bonaparte. Son nom suffit encore à provoquer des débats passionnés, des réactions contradictoires, des positions tranchées. Entre ceux qui y voient un traître à la cause corse et ceux qui célèbrent le génie d'un homme hors du commun, le fossé reste béant.
Lancez le sujet pendant une croisière en catamaran, et vous comprendrez vite que deux clans s'affrontent. D'un côté, les anti-bonapartistes, dans la lignée de Pozzo di Borgo --- irréductible adversaire de l'empereur --- qui dénoncent un homme ayant abandonné son île pour servir la France. De l'autre, les inconditionnels, qui estiment avec Victor Hugo que « tout dans cet homme était démesuré et splendide ».
Les uns critiquent un caractère guerrier et la cruauté avec laquelle les soulèvements insulaires ont été réprimés. Les autres louent les projets urbains et l'immense œuvre laissée par un homme qui n'a exercé son pouvoir que quinze ans.
Pour comprendre cette histoire passionnelle, il faut remonter à Ajaccio, en 1769, quand naît un certain Napoleone Buonaparte.
Une jeunesse corse dans une île bouleversée
Ajaccio, 1769 : naissance d'un enfant de la Révolution
Napoléon naît à Ajaccio dans une famille de petite noblesse. La Corse vient tout juste de se libérer de l'influence génoise pour passer sous le joug français. Son père, Carlo Buonaparte, s'était engagé aux côtés de Pascal Paoli, champion du combat pour la libération de l'île.
Cette influence paternelle jouera un rôle majeur dans les engagements adolescents de Napoléon. Le jeune garçon grandit dans une Corse tiraillée, encore marquée par les luttes d'indépendance, confrontée à une France qui impose progressivement son autorité.
L'exil à Brienne : la haine de la France
Napoléon n'a pas encore dix ans quand il doit quitter la Corse pour le collège d'Autun en 1779, puis l'école militaire de Brienne le 12 mai de la même année. D'abord marginalisé par ses pairs en raison de ses origines, il développe une forte haine pour tout ce qui est français.
Ce sentiment culmine à la fin de son adolescence. Le jeune Bonaparte se voit déjà en libérateur, bien déterminé à débarrasser son île de « l'envahisseur ». Il se rêve héritier de Paoli, continuateur de la lutte pour l'indépendance corse.
La bascule révolutionnaire
1789 : un point de non-retour
Quand survient la Révolution de 1789, le jeune Napoléon est en proie à de terribles questionnements. Pourquoi la révolution qui « balaie les scories de l'Ancien Régime » sur le sol français peine-t-elle tant à s'imposer dans une Corse qui semble être restée « hors de l'Histoire » ?
C'est à cette période qu'il franchit une sorte de point de non-retour. Il devient le chantre des valeurs révolutionnaires. Et dès lors, son histoire personnelle ne se détache plus de l'Histoire de France.
Celui qui se disait prêt à sacrifier sa vie pour libérer son île devient le meilleur allié de la révolte qui secoue un pays qu'il haïssait quelques années auparavant.
La rupture avec Paoli
Napoléon use des ruses de la vendetta, de menaces, de sa verve inégalable pour bouleverser la léthargie corse et la faire entrer dans la danse révolutionnaire. Paoli, l'indépendantiste tant adulé, devient un rival à évincer.
Il ne pouvait y avoir de place que pour un héros. Et ce héros, ce serait lui.
1793 : l'adieu définitif à la Corse
Le départ sans retour
Napoléon pressent que l'avenir --- le sien et celui de l'île --- se trouve de l'autre côté de la mer. En 1793, il quitte définitivement son île natale. Une page essentielle se tourne. Une lente et minutieuse élaboration va orchestrer l'irrésistible ascension de Napoléon au pouvoir.
À 24 ans, le jeune républicain se sent émancipé par rapport à la Corse. Ne rêvant plus que de refaire le monde, il devient étranger chez lui, dans cette île qu'il dit « figée dans le crépuscule ».
L'empreinte corse malgré tout
Pourtant, bien qu'écœuré par la Corse --- et le terme n'est pas excessif --- Napoléon, issu de ses entrailles populaires, subira toujours les influences de ses origines.
L'ambition carriériste, la mégalomanie, la rivalité, l'opportunisme, le goût du conflit, le népotisme et l'obsession de la réussite : selon certains, tel était son héritage corse.
Jean-Marc Olivesi, directeur du patrimoine du Musée de la Corse, l'a résumé ainsi : « Napoléon Bonaparte n'est devenu Napoléon que parce qu'il était corse et non en dépit du fait qu'il soit corse. »
Un héritage qui divise encore
Les anti-bonapartistes : un traître à la cause
Pour les anti-bonapartistes, Napoléon reste celui qui a abandonné la Corse, qui a réprimé les soulèvements insulaires avec une cruauté implacable, qui a servi la France contre les intérêts de son île natale.
Un homme qui, après avoir rêvé de libérer la Corse, l'a finalement asservie davantage en l'intégrant pleinement à l'Empire français.
Les inconditionnels : un génie hors du commun
Pour les inconditionnels, Napoléon reste un génie, un homme qui a transformé l'Europe, qui a laissé une œuvre immense en seulement quinze ans de pouvoir. Un Corse qui a conquis le continent, qui a imposé son nom à l'Histoire universelle.
Un fils de l'île qui a prouvé que même depuis un « berceau trop petit », on pouvait refaire le monde.

Ajaccio : sur les traces de l'empereur
Aujourd'hui, Ajaccio cultive la mémoire napoléonienne. La maison Bonaparte, le musée Fesch, les statues qui jalonnent la ville : partout, l'empereur est présent. Mais cette présence reste ambiguë, célébrée par certains, contestée par d'autres.
À bord d'un catamaran, on longe la côte ajaccienne, on aperçoit la ville natale de l'empereur depuis le large. Et on comprend mieux pourquoi Napoléon parlait de son « berceau trop petit » : la Corse était trop étroite pour son ambition, trop insulaire pour ses rêves de grandeur.
Encensé par les uns, combattu par les autres, Napoléon a suivi une carrière pétrie d'échecs et de rebonds surprenants. À chaque revirement de situation, sa nature corse a refait surface, lui inspirant les stratégies et les alliances qui lui ont permis de rester au centre de l'Histoire.
L'histoire entre Napoléon et la Corse reste passionnelle, mouvementée, contradictoire. Et c'est peut-être ce qui la rend si fascinante.
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